Violences à la une !

Fin mars macabre : deux faits divers à peu de jours d’intervalle mobilisent tous les médias .

L’affaire Mohamed Mérah tout d’abord : tueur d’enfants sans état d’âme . L’exécution ensuite d’un adolescent par trois de  ses camarades :  de peur qu’il ne les dénonce , ils l’abattent de deux balles dans la nuque et brûlent son corps en forêt .

Quel processus est ici à l’œuvre ? Comment un être humain peut-il en abattre un autre avec  autant de froideur et d’indifférence ?

Cette « apnée de la conscience » nous met face à l’épineuse question de la cruauté humaine.

Un second point retient particulièrement mon attention : le criminel Mérah filmait ses assassinats et comptait inonder la toile de ses vidéos macabres .

Doit-on se contenter d’attribuer cette  sauvagerie filmée à la structure perverse du tueur ? Ou convient-il de s’interroger plus avant ?

En effet , cette mécanique de l’horreur spectacle est bien plus répandue qu’on ne le croit .

A vrai dire depuis les années 2000 , la diffusion de films mettant en scène la mort réelle d’un individu n’a cessé  de se développer sur le net . Rappelons-en quelques moments retentissants .

Ainsi , ces policiers tchétchènes filmant leurs forfaits sur leur téléphones portables , afin de les visionner en famille , avec leurs amis et leurs supérieurs . On y assiste à des exécutions sommaires , à des décapitations , à des scènes de torture .

Un indéniable  virage est pris en 2002 , avec la mise à mort filmée du journaliste Daniel Pearl . La bande vidéo intégrale  de son égorgement circule sur internet . Tout s’y enchaîne rapidement : ses déclarations , l’acte d’accusation , la décapitation , sa tête soulevée tel  un trophée.

Puis ce seront en 2006  les derniers instants du dictateur Saddam Hussein , le jour de sa pendaison , qui sont filmés et se retrouvent sur internet .

L’argument souvent invoqué ,du droit des citoyens à être informés ne peut justifier la propagation de ces vidéos . Au nom du droit de se forger  sa propre opinion ,  l’horreur  mise en scène se banalise .

C’est ce que nous confirment les nombreuses vidéos  accablantes  mises en scène  et diffusées  par les terroristes islamistes . Véritable arme de communication , ces images ont pour vocation d’envahir d’effroi la conscience des spectateurs  en occident .  Le comportement du public de ces vidéos demeure pour le moins ambigu :  beaucoup y passent des heures , pour retrouver ces vidéos ,  les visionner  en boucle  et les enregistrer . La haine et la violence envers ces extrémistes trouve là sa justification . Mais les spectateurs se laissent gagner à leur insu par l’indifférence .La barbarie appartient dès lors aux deux camps .

Souvenons-nous , en mai 2004 , la chaîne CBS  diffusait des photos de soldats américains  humiliant et maltraitant des prisonniers  du centre de détention d’Abou Ghraib  . En interrogeant ces soldats à propos de leur motivation , ceux-ci répondirent que c’était par amusement .

Comment concevoir que l’on puisse s’amuser de la souffrance d’autrui jusqu’à en publier des photos , des vidéos et les diffuser ?

Etrange usage désormais des images .

Enfin , pour terminer ce tour d’horizon , des images « macabres » , évoquons  cette autre mode récente , connue sous le nom de «  happy  slapping » . De quoi s’agit-il ? Par « amusement » , pour le « fun » , il s’agit de choisir une cible , lui tomber dessus , et lui infliger  une correction , , alors qu’un complice filme la scène  avec son portable ; et immanquablement , vous retrouvez non seulement  ces vidéos sur le net mais elles alimentent également les échanges dans des forums .

Ce prétendu « divertissement » vise tout de même à humilier  autrui et  le vulnérabiliser .  Comment en arrive t’on à rire de la souffrance humaine ?

Nous constatons donc que la dérive est bien plus répandue qu’on ne le croit .

Qui sont les spectateurs singuliers de cet inventaire macabre ?

Ce sont principalement des jeunes qui « chatent » , Age moyen 20 ans . Amusés ou indifférents , ces voyeuristes de l’horreur semblent anesthésiés ,  peu semblent  réaliser qu’il s’agit d’une véritable exécution , d’une mort réelle .

Ces spectateurs particuliers nous montrent qu’il est possible de s’habituer à l’horreur , à l’insoutenable  .

L’exposition brute et directe de la violence empêche qu’une médiation vienne contrecarrer l’inacceptable réalité comme c’est le cas dans l’art .

L’intervalle est mince entre ce mépris pour l’humain et la cruauté .En effet , la passion des spectateurs pour ces spectacles  barbares le privent de leur humanité puisque l’autre est nié .Cette situation est d’autant pus préoccupante que l’absence de compassion , la délectation devant le malheur d’autrui , l’ignorance du mal causé finissent par cautionner la cruauté et l’indifférence .

Comment dans ces conditions rester humain ?

Quelles digues psychiques pourront enrayer cette inquiétante accoutumance ?

Nous savons que la raison n’est guère suffisante pour enrayer notre  part d’ombre . Chacun de nous peut , selon les circonstances , se transformer en salaud :  observez nos comportements sur la route , voire au quotidien !

Par ailleurs  la fréquentation régulière de la violence  et de ses manifestations crée une accoutumance , et normalise la cruauté .

Le réel est en quelque sorte réduit à une image virtuelle , et le public devient insensible  devant « l’horreur réalité » .

Aussi convient-il de s’alarmer devant ces faits divers par lesquels commençait  l’article . N’annoncent-ils pas une inquiétante évolution de l’homme dans une société  envahie par l’image ? Comment résister à celles-ci ? Sommes-nous conscients que c’est peut-être là la pire des pollutions à combattre ?

A quoi risquons-nous d’assister si l’on  en juge par ces prémices , si l’homme vit sa vie par procuration dans l’image ? Alors quel rempart face à ces menaces ?

Seul rempart : accéder à sa vie intérieure . C’est le seul moyen de domestiquer la violence qui nous habite  . Cette digue psychique évitera les « apnées de la conscience » et conduira chacun à  être pleinement soi-même  et établir une vraie relation à autrui .

Acceptons-nous d’être captés par les images  et de vivre hébétés ?  Ou  voulons-nous donner sens à notre vie et accomplir notre humanité !

Jean-Luc  Kopp
Psychanalyste et psychanalyste corporel
Co-auteur de « Ni bourreau , ni victime »
www.psychanalysecorporelle.org

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