Quand la peau prend la parole !

Les marques corporelles m’ont toujours  intrigué  .  Elles avaient tantôt le pouvoir de fasciner l’enfant que j’étais : qu’est-ce qui poussait les  marins  , les détenus , les gens du  milieu , ou encore les soldats  à se tatouer ? Leur peau prenait l’aspect d’une véritable affiche contestataire et  offensive  .  De plus   , tous ces personnages réels ou de fictions , semblaient assumer leur statut d’individus en marge avec fierté et arrogance .

Tantôt au  contraire ,  elles effrayaient l’adolescent : impossible de demeurer quiet devant les signes de violence et de haine arborés par les  skinheads !  Et encore moins face aux corps mutilés  , piercés , tatoués , scarifiés des punks ; la haine des règles et convenances sociales semblait rejoindre chez ces nihilistes forcenés , la haine du corps .

C’est comme si la prise de parole ne suffisait plus , qu’il fallait y substituer une prise du corps .

Le psychanalyste verbal flanqué du psychanalyste corporel ne pouvait manquer de s’intéresser  ,  d’être à l’écoute de ces messages particuliers , des paroles voilées derrière les marques corporelles . Certes , aujourd’hui , ces dernières ont quitté la sphère de la clandestinité où elles furent longtemps confinées , tout comme elles ont déserté  depuis ,  la mauvaise image contenue dans le terme même de punk , qui signifie «  salaud , ordure ».   Un engouement incontestable pour les tatouages , les piercings , gagne de nos jours les jeune générations , quel que soit leur niveau social .

J’ai pu le constater encore récemment  lors d’un concert , dans une salle prestigieuse . Au programme , une cantate de Bach , alors que j’observe les musiciens , mon regard s’arrête soudain sur la violoncelliste . Ce n’est pas tant son agilité inspirée qui retient mon attention , mais son tatouage : une clé de sol discrète sur le dessus du pied qui semble comme s’animer à chaque mouvement d’archet .

Autre situation intrigante : ce jeune adulte, ouvrier spécialisé ,  assis en face de moi , dans mon cabinet , qui arbore avec fierté ses avant-bras entièrement recouverts de tatouages tribaux . Ou encore , qu’est-ce qui a pu inciter cette trentenaire , séduisante , cadre supérieure  dans l’expertise financière à se piercer la langue et les seins ?

Nous pourrions multiplier les situations , je vous invite à le faire . Pour autant celles-ci sont suffisantes pour tenter de saisir quelle mémoire , quel récit à fleur de peau se dissimulent tout en se dévoilant derrière ces marques corporelles .

En premier lieu , une envie de jouer avec son corps , voire de son corps , une volonté de l’embellir  s’imposent . La marque corporelle devient un bijou , un ornement à même la peau . Pour autant n’est-ce que la valeur esthétique qui prime ? 

Ne s’y joindrait-il pas une certaine érotisation du corps ? Le tatouage comme le piercing suscitent le regard d’autrui , séduction pour les yeux et pour le toucher . Quant au choix de leur emplacement , rien n’est le fait du hasard , c’est une recherche subtile de nouvelles  sensations venant pimenter le rapport au désir et au plaisir . Modification de son rapport au corps donc , non seulement par une célébration sensorielle plus ou moins recherchée , mais aussi par la métamorphose apparente du corps .

Poursuivons  . Se pourrait-il  qu’un autre point commun réunisse nos personnes , à savoir ,  un souci de changer d’identité ? Il s’agirait en somme de signer comme une carte d’identité plus solide , plus protectrice  , par le biais du corps marqué . Donner en fait plus de corps au corps et y gagner comme un supplément d’âme .

Le corps par ses signes s’apparente à une signature de soi . La volonté de se démarquer , d’accéder à une version de soi embellie , le souci de trouver ses marques , la nécessité d’attirer l’attention sur soi participent à ce qu’il conviendrait de nommer , une tentative de se redéfinir . Cela pose la question d’un mal être identitaire profond sur lequel nous reviendrons .

Observons encore la déclinaison des modalités de cette appropriation de son propre corps :  tout d’abord , quand l’identité s’affiche , on ne passe plus inaperçu . Moyen radical de se sentir unique , d’échapper à l’indifférence  .  En second point , la marque corporelle agit  telle une cuirasse protectrice ,  tel un talisman conférant à son dépositaire une assurance , une sorte de force intérieure renouvelée ; elle procurerait en somme une aura particulière à son bénéficiaire . Troisièmement , il s’agit de marquer son corps du sceau de son contrôle. Oui ce corps est d’autant plus à soi qu’il devient écran , décor . Contre  quelles adversités la marque corporelle s’érige t’elle  en surface protectrice ?  Faut-il  y saisir une tentative de tracer des limites  rassurantes ?

Force est de constater en ces périodes de crise durable , crise économique mais crise du sens et crise des valeurs , qu’il est  de moins en moins possible d’influer extérieurement sur ses conditions d’existence . Aussi  reste t’il le corps , susceptible lui  d’être modelé , transformé de multiples manières . S’inventer des identités changeantes , provisoires ou durables , serait ainsi une tentative pour avoir la sensation d’être artisan de sa vie . S’y révèle sans  doute aussi une forme de  lutte contre la morosité ambiante , le désarroi et le désenchantement qui gagnent nos contemporains .  Pouvoir faire de son corps une espèce de monde en miniature , où l’on devient le démiurge tout  puissant , renforce  indéniablement la reconnaissance  de chacun en tant que sujet .

S’expliquent de ce fait le choix des inscriptions tatouées , véritable archive de soi : le corps devient  alors récit d’existence  et tente d’immortaliser des événements clés de l’existence .   Il ne faudrait qu’un cran supplémentaire , pour déceler  dans ces différentes tentatives , une façon d’affronter et conjurer nos peurs de vivre , nos peurs de vieillir , et note désarroi profond face à la mort .

Le corps par ses marques se verrait mandaté pour tenter d’arrêter le temps : éterniser un instant par une marque définitive .

En définitive la marque corporelle fixe  cependant une butée à la recherche de signification de soi . Et si la vérité enfouie  derrière l’engouement décrit ,  était à chercher dans cette direction  ?

Un vrai souci d’avènement de soi , une sincère recherche d’identité à raffermir  , une quête d’identité sincère , une quête de sens  animent tous ces êtres . L’envie de changer de peau équivaudrait à une métamorphose intérieure . Ce supplément d’âme recherché tourne hélas court .

Est-ce que ce besoin originel de s’accomplir trouverait  davantage d’issue du côté des adeptes des tatouages ethniques ? Certains le pensent et n’hésitent pas à parler de «  rites de passage » , de «  sacralité personnelle »              . S’agirait ‘il d’une recherche de spiritualité ?

A vrai dire , la comparaison tourne  rapidement à vide . Dans les sociétés traditionnelles , le tatouage avait une valeur identitaire . Il renseignait sur la lignée , le clan , la classe d’âge . Les tatouages rythmaient les étapes structurantes , maturantes d’une existence humaine .  Ces rites de passage reliaient qui plus est  ,  l’individu à sa communauté , aux ancêtres ,  à la nature et au cosmos  . Trouve t’on l’équivalent chez nos admirateurs des motifs tribaux ?  Malheureusement non . La marque corporelle ( ethnique ) est individualisante , elle dit plutôt la dissidence que la reliance à une communauté .  Elle reste donc essentiellement une initiative personnelle . L’appropriation esthetique du motif tribal permet simplement d’accéder à une nouvelle version de soi .  La marque devient fin en soi .  Aussi n’est –elle qu’un simulacre de rite de passage . Une espèce de «  bricolage symbolique » qui se réfère par mimétisme au sens sacré , mais vidé de sa substance . Il y a bien un désir de changer de vie , mais la personne se contente de changer son corps , de changer de peau .  La prétendue  sacralité personnelle tourne en creux .

L’aspiration  légitime du départ échoue quant à son avènement.

 Où ce tour d’horizon nous a-t-il mené ? La quête identitaire , dont nous avons mesuré l’importance , y trouve partiellement son compte , car ce n’est qu’un Moi hypersigné  qui en ressort  triomphant . Qu’en est-il de la quête de sens pourtant bien présente ? Exit . Comment pourrait-il en être autrement dans une perception de soi qui ne privilégie que deux dimensions ? Ne sommes-nous que corps et psyché ? Paradoxalement ,à travers les marques corporelles , se profile la recherche inaboutie d’une troisième dimension , celle de l’Esprit . A défaut de « marquer » son corps et sa psyché de ce souffle , il est à parier que l’être  humain errera en quête d’un sens qui  toujours se dérobera  à lui.

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